Quarante émotions

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Le projet Quarante émotions, inauguré en 2010, et conçu comme un cadeau d’anniversaire, consistait à raconter  pour quelqu’un quarante moments, objets, sons, qui m’avaient touchée, touchée profondément. Il s’agit souvent de musique, mais pas toujours : on y trouve aussi des lectures, des climats, des paroles de chansons… Il a été clos en mars 2013, et a en réalité comporté quarante-deux émotions. Depuis, il continue au gré des humeurs et du temps.

Toutes les émotions (d)écrites ne figurent pas ici, et c’est bien normal.

Les instants dont il est ici question sont souvent fragiles, difficilement explicables, mais intimement liés à la structure de ce que nou s sommes. Écrire sur eux est aussi une manière de rendre un hommage, parfois intense, souvent ému, à ceux qui savent faire couler dans nos veines le goût de la vie.

30 juin 2014

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Scarlatti • Le Roi des Aulnes (Michel Tournier)• Le Ravissement de Lol V. Stein • Océanique (Marguerite Duras • The Great Singer (Nina Simone) • Promenade en forêt (Julien Gracq) • Yumeji’s Theme (Wong Kar Wai) • Quelques raisons d’aimer Annie Ernaux • Voix Angélique (Angélique Ionatos) • Looking Through The Glass (Philip Glass)• Les vieilles chansons (Gilbert Bécaud) • Harem (Brigitte Fontaine) • Vox : Delphine Seyrig • Y’a un climat (Jean Guidoni)• Les sentiments (Noémie Lvovsky) • L’homme-clarinette (Yom) • Muriel Cerf • Lhasa • Chansons à surprises (Radiohead) • La Symphonie pastorale • Musique de métro • Regards de femmes • Les Buddenbrook • Bizerte • kml • Buffet de la gare • Les oiseaux bleus • Un bol de soupe • La couleur de l’Irlande • La solitude de l’écrivain

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La solitude de l’écrivain

Il est arrivé que l’on me parle, de loin en loin, d’ateliers d’écriture. Je n’ai jamais franchi le pas. Répugnance, préjugés, méconnaissance, ou bien affaire de tempérament ? Je l’ignore. Toujours est-il que, pour moi, l’écriture ne peut exister autrement que sous sa forme solitaire. L’écriture de fiction, en tout cas. Elle s’accomplit par l’immersion dans un monde si complexe et si touffu que, même bien après que le processus a commencé, il est exclu d’en dire un seul mot, ne serait-ce qu’en l’évoquant auprès des amis. Chaque nouvelle histoire est une affaire de solitude et d’orgueil ; elle est aussi une traversée au long cours, avec ses dévorantes exigences. En l’espace de quelques semaines, me voici promue capitaine d’une petite armada de péripéties, de personnages, de rebondissements ; je traces les cartes, les routes, les itinéraires, avec parfois l’impression que je ne parviendrai jamais à retrouver le chemin du port. Moi qui ne veux ni dieu ni maître, comment pourrais-je autrement que seule régler cette mécanique féroce, où parfois l’on poursuit pendant des jours l’articulation entre deux chapitres, l’emboîtement d’une chronologie, l’écho qui liera deux détails ? Comment mutualiser cette effervescence, ces centaines d’idées, de formules, de temporalités qui se télescopent et trouvent enfin, après des semaines de tâtonnements laborieux, la place adéquate ?  Comment imaginer qu’un autre pourrait se plier, au même rythme que moi, à des dizaines de relectures, de modifications, de planifications, de retours en arrière et de pas en avant ?

Mais ce temps de retrait ne dure pas : une fois envoyé aux amis, à l’éditeur, un manuscrit devient chose commune. Il est lu. Lu, c’est-à-dire passé au crible, tamisé, annoté. Certains passages sont sommés de disparaître, d’autres de subir un sérieux élagage, d’autres encore de changer de place ; la destinée d’une désinence de subjonctif, et même d’une seule virgule, peut donner lieu à des controverses passionnées. Cette phase de confrontation avec le regard de l’autre porte sa propre violence : parfois le trait qui biffe, le commentaire, la rature sèche, semblent faire fi de la somme exacte de ferveur et d’effort qu’il a fallu pour faire naître cette  formule, cette phrase ou ce paragraphe. Mais il n’en demeure pas moins que cette étape est l’une des plus passionnantes du travail de l’écriture. Elle signe la métamorphose du manuscrit en livre, du texte gardé au fond de soi en objet vivant. Les autres se le sont appropriés, ils l’ont enrichi, l’ont travaillé comme un matériau noble, afin de le porter à son plus haut degré d’exactitude. Des gestes de couturière, d’artisan, de soigneur. Au fond, chaque écrivain a son propre atelier d’écriture, et c’est dans le bureau de l’éditeur que celui-ci a lieu. On soupèse une formule, on change trois mots. On regrette. On défait, on refait, on prend conseil. On ne s’arrête pas avant d’être tombé d’accord sur le meilleur adjectif, on se bat sur un détail pour mieux céder sur un autre. C’est la conversation de l’explorateur avec le géomètre, et elle est d’une subtilité merveilleuse, aimantée qu’elle est par la volonté de faire la route ensemble.

Ces moments de préparation sont une petite naissance. Les mains qui se croisent au-dessus des pages ressemblent à celles des fées qui, dans les contes, se penchent sur les berceaux. Elles réparent de l’isolement forcené, du marathon de l’écriture qui certains matins, page après page, paraît absurde et désespéré, elle fait oublier l’épuisement que, parfois, il a engendré. Elle adoucit une exigence de la création dont on ignore bien à quoi elle sert, elle console de cette dévoration du dedans. Si le livre avait la parole, et qu’il demandait « Pourquoi veux-tu être la seule à m’écrire ? », on pourrait le moment venu lui répondre, toujours comme dans les contes : « Mais pour mieux te partager, mon enfant. »

© Hélène Gestern / Editions Arléa – octobre 2014

Bol de soupe

Un mercredi d’août. je rends visite à S. qui est hospitalisé. Le pavillon des maladies infectieuses est un drôle d’endroit, très à l’écart, presque installé dans la forêt, à dix minutes de marche du bâtiment principal. C’est un mois d’août triste, le temps est incertain. J’ai senti beaucoup d’inquiétude dans la voix de S. au téléphone. Un peu plus tard, alors que nous prenons l’air, nous verrons tous les deux une scène poignante, un homme en haut des marches de l’escalier qui ouvre les bras à son compagnon en train d’arriver. Tous deux restent enlacés longtemps, de toute la puissance de leur amour, dans le silence accablant des mauvaises nouvelles.

Mais quand je suis arrivée dans la chambre, c’était l’heure du repas, tout du moins de l’ingestion de ces choses conditionnées sous plastique que l’on appelle nourriture dans les hôpitaux. Les aide-soignantes font le service ; au menu, seule chose qui paraisse comestible, de la soupe. La dame qui entre avec le plateau de S. me salue et me dit sans que j’aie eu le temps de manifester quoi que ce soit : « Vous en voulez un bol ? Elle n’est pas mauvaise ». Et elle m’offre, dans un gobelet en plastique, de ladite soupe. Qui effectivement n’est pas mauvaise.

La proposition n’était en rien autoritaire. Mais elle était ferme.

C’est ainsi qu’un geste, un tout petit geste, transforme la pesanteur qui guette toute visite d’hôpital en repas partagé.

Un tout petit geste.

Si riche d’intelligence.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – octobre 2014

Les oiseaux bleus

En 1985 une chanson passait à la radio. Écrite par Juliette Mills et chantée par Marie-Paule Belle, elle s’intitulait Les Oiseaux bleus. Une femme raconte comment elle écoute tomber la pluie, en pensant, désespérée, à l’amant qui l’a quittée. Le reste de la vie lui est devenu indifférent. Elle se fout des cieux, des oiseaux, du souvenir du regard de celui qui l’aima. Elle se fout de tout, puisqu’il est parti.

C’est une chanson pathétique, absolument bouleversante. Je l’avais enregistrée sur une cassette, au hasard d’une diffusion sur les ondes. Je l’ai écoutée souvent, très souvent, bien qu’à l’époque (j’étais jeune), j’eusse encore la chance de tout ignorer de la douleur qu’entraînent les grandes ruptures amoureuses. Mais cette ligne mélodique de guitare, nue, la voix brisée de cette femme qui dit un lent, très lent chagrin, égrenant  le « gout de miel goût de sable des amants désunis » me semblait déjà la justesse même.

La cassette fut perdue dans un déménagement, mais la chanson s’était gravée dans la mémoire. Les paroles me hantaient, à intervalles réguliers. Pendant des années, j’ai cherché l’enregistrement partout, mais était il épuisé. Quand un site de musique en ligne a réédité la presque totalité de l’oeuvre de Marie-Paule Belle il y a quelques années, j’ai caressé le fol espoir de la retrouver, mais les albums renumérisés, à ma grande déception, n’incluaient pas Les Oiseaux bleus. J’ai déniché ensuite d’occasion le vinyle  original sur internet, je l’ai acheté, mais je n’ai plus d’appareil pour le lire, et encore moins le convertir. En vain ai-je cherché quelqu’un pour me rendre ce service, puis échoué malgré des échanges de courriels à trouver une officine fiable pour le faire.

Régulièrement, pourtant, je continuais à fouiller internet. Parce la chanson ne s’était jamais délogée de ma tête, secrète obsession mémorielle. Que me disait-elle de si intime, par quelle émotion était-elle habitée pour que j’échoue ainsi à l’oublier, malgré l’éloignement sans cesse croissant, en années, en lustres, en décennies, de la dernière fois que je l’avais entendue ? J’ai fini par la localiser sur un « torrent », un site téléchargement illégal. Je me refuse d’ordinaire à ce genre de pratique, non par ladrerie, mais par un certain respect pour le travail des artistes – j’admire particulièrement celui des musiciens. Pourtant, ce soir-là, j’ai transgressé sans barguigner mes principes. En pure perte d’ailleurs : je n’ai jamais réussi à faire sortir un son du fichier frauduleusement téléchargé.

Un soir à Nantes, lors d’un dîner, à l’occasion de la très longue promotion de Eux sur la photo, j’ai fait la connaissance d’une grand amateur de chanson française, qui m’a dit qu’il possédait ce disque de Marie-Paule Belle. Lui aussi connaissait la chanson, lui aussi l’aimait. Il a promis de me la transférer sur un support digital. Je me rappelle mon insistance à le lui réclamer, moi qui prend soin d’ordinaire d’éviter d’exiger quoi que ce soit d’autrui. Il a promis. Mais la promesse s’est perdue dans le flot de la vie, et la chanson aussi. J’en ai été fort attristée : cette fois j’avais eu l’espérance réelle de toucher au but. Et toujours ces paroles dans la tête, indélébiles. Le désir de plus en plus tenace de réentendre la chanson croissait à mesure qu’augmentait la frustration de ne pouvoir le faire.

Quand, au moins un an et demi après l’épisode nantais, un soir de grande fatigue où je me suis écroulée après une trop longue journée de travail, naviguant au hasard sur la toile, j’ai regardé machinalement sur i-tunes : toujours rien. Mais dans Google, j’ai retapé, tout aussi machinalement, le titre. Et là, bouleversement : la chanson était en ligne sur You Tube. À ce moment-là, je totalisais au moins vingt ans de nostalgie inassouvie des Oiseaux bleus. Peut-être plus.

J’ai compris que le rendez-vous était unique. Ne pas le différer, mais ne pas le gâcher. J’ai éteint toutes les lumières. Et j’ai écouté la chanson, avec le soulagement de reconnaître dès la première note qu’il s’agissait bien de la version originale. Le mystère de la mémoire exaucée quand on comprend qu’à travers le temps tout est là, intact, les paroles, les fêlures de la voix, les accords de la guitare. C’est un très ancien rendez-vous avec moi-même qui s’accomplissait là, et il m’a poussée dans ces quatre minutes cinquante-six secondes de musique de toute les fibres de mon être. J’ai écouté chaque note, chaque mot, chaque inflexion, retrouvée intact le chagrin qui s’y déploie, ce déchirement sans âge de ceux qui aiment et se perdent. Ce n’est qu’au dernier couplet que les larmes l’ont emporté.

Ça fait du bien, certains soirs, de pleurer ses chagrins à travers les chansons des autres.

Et ce soir-là plus particulièrement, puisque j’ignorais moins de la dévastation qu’entraîne la douleur amoureuse.

Goût de miel, goût de sable, des amants désunis.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – septembre 2014

Buffet de la gare

À la gare de Nancy, comme partout, un petit comptoir est accolé au buffet de la gare. C’est là qu’on vient chercher ses cafés et ses sandwiches à emporter. Je connais bien cet endroit. Dans ma vie ferroviaire, qui, d’intense depuis vingt ans, est devenue frénétique depuis trois, il est un îlot précieux. Parce que les gens qui servent là, toujours les mêmes, ont toujours le sourire, qu’ils sont bien coiffés, aimables, frais et dispos même tôt le matin, durant ces mois déprimants d’hiver et d’automne où l’on s’est à grand peine arraché au sommeil, à la chaleur, où l’on traîne sa fatigue, sa misère, ses maux de tête, l’ennui de kilomètres (des centaines, des milliers, aujourd’hui des centaines de milliers) parcourus pour aller travailler, rencontrer, parler.

Parmi l’équipe de service une jeune femme, avec une coiffure blonde pétaradante, m’a toujours paru particulièrement sympathique. Elle est alerte, belle, avec quelque chose de pétillant dans son allure, comme brille ce minuscule diamant accroché à l’aile de sa narine. Nous ne nous connaissons pas et en même temps nous nous connaissons bien, à force de centaines de cafés achetés, de sandwiches emportés, de passages où je m’en vais à des horaires imprévisibles et où elle reste, minuscule balise dans le tourbillon des jours, des destinations, des durées. Peut-être que dans une autre vie, collègues, voisines, condisciples, nous aurions lié connaissance, peut-être même serions-nous devenues des amies.

Un jour, elle a refusé que je paye le gobelet de thé au lait qu’elle venait de me tendre. « Mais pourquoi ? » lui ai-je dit, stupéfaite. Sa réponse – sourire immuable – comme si cela était une évidence : « Parce que je ne vous offre jamais rien ». Ces derniers temps, pendant plusieurs mois, j’ai cessé de la voir. Je la guettais, à différents moments de la journée, en vain. J’ai pensé à un congé de maladie, de maternité, une fin de contrat ; j’ai même décidé, si elle ne revenait pas d’ici une semaine ou deux, de poser la question à ses collègues. Et puis ce matin, elle était là, avec une coiffure encore plus incroyable que la précédente, une brosse bicolore que Desireless n’aurait pas désavouée et qui lui fait un minois charmant. En prenant le café qu’elle me tendait, je lui ai fait remarquer qu’on ne s’était pas vues depuis longtemps ; au moment même elle où refusait mon payement, pour la seconde fois, toujours souriante « C’est pour moi. Si, si, je n’ai pas pris le mien ce matin ».

De tels gestes suffisent à illuminer une journée.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – octobre 2013

 

Bizerte

Tous les deuxièmes dimanches du mois à Nancy se tient une sorte de marché aux puces miniature. Depuis plusieurs années, j’ai pris l’habitude d’aller fouiller dans les bacs qui proposent l’achat, à la pièce ou en vrac, de cartes postales anciennes. Il se trouve que pour un ensemble de raisons, il y en a eu un nombre incalculable d’éditées au début du XXe siècle, comme l’a bien montré un ouvrage des historiens Aline Ripert et Claude Frère.

Au début, j’achetais de petites vues de Nancy et de mon quartier : je regardais, à travers le siècle, comment il avait changé, ou si peu changé, au fond : les arbres de la Pépinière, évidemment bien moins hauts qu’aujourd’hui, le tramway qui roulait autour de la place de la Carrière, les silhouettes des élégantes, en robe à crinoline, et des messieurs en haut-de-forme qui faisaient la conversation le dimanche près des grilles de fer forgé de Jean Lamour. Toujours la même émotion en voyant ces visages sépias, ces ombres, capturées dans quelques centimètres carrés de papier, mais tellement vivantes, leur regard surtout, rescapé de quelque noir bain d’oubli, tourné vers nous, qui nous nous happe et semble nous questionner sans relâche, dans l’énigme de ce que eux voient et que nous ne verrons jamais.

L’une de mes plus grandes émotions photographiques, je l’ai éprouvée il y a une quinzaine d’années, dans une librairie, qui possède en son quatrième étage un rayon photographique bien fourni. J’avais pris l’habitude de me perdre dans la contemplation des albums, de passer des heures à scruter les visages, les détails, exercice sans fin, dans lequel on peut engloutir une après-midi sans s’en rendre compte. Un jour, j’ai vu une photo, qui avait été prise par Nadar. Elle représentait un vieillard, avec le visage raviné, les yeux laiteux et presque aveugles des gens qui n’ont plus d’âge. Cet homme était né, si je me rappelle bien, en 1785. J’avais fait un bref calcul : donc, ses yeux, ces yeux-là, sur la photo avaient vu, à quatre ans, la révolution française, ou du moins son écume. Impression sidérante de vertige temporel, de contraction phénoménale de deux siècles d’histoire. Le souvenir du trouble ressenti a peut-être à voir avec ce qui me porte avec autant de constance, certains dimanches, vers ces cartes postales anciennes.

Un jour où je m’étonnais de la différence de prix entre certaines images éditées par le même imprimeur, un brocanteur m’a expliqué que les celles sur lesquelles figuraient des personnes étaient toujours vendues plus cher que les autres. Signe rassurant que la vie humaine a un prix. Et il est vrai que ce sont les plus intrigantes, les plus riches, ces portraits de régiments, de fanfares, de groupes, qui sont autant de traces des modes vestimentaires, d’instants et de milieux sociaux. Le genre majeur est bien sûr celui des photos de familles, natures mortes où tous les protagonistes arborent des expressions graves et solennelles, puisque sourire sur les photos n’était pas encore à la mode. Cela leur donne parfois des airs de tragédiens, une expressivité étrange et proprement picturale qui inspire l’irrépressible envie de leur réinventer une histoire (air connu).

Dimanche dernier, au retour de voyage, j’ai fait un détour par le marché et repéré une caissette d’images que j’ai commencé à fouiller. Ces rectangles de papier, souvent centenaires ou presque, me servent en effet aussi à écrire ma propre correspondance. J’ai plaisir à imaginer les facteurs contemporains triant et distribuant ces cartes, avec leur format aujourd’hui désuet : photos de casinos, de gaves palois, de promenades biarrotes ou de quais bordelais, qui commencent sous ma plume une deuxième vie. Il est bon que les choses qui portent témoignage d’une époque ne meurent pas toutes dans les musées.

Dans cette pile-là, presque toutes les cartes étaient déjà écrites. J’ai lu à la volée quelques-uns de ces textes désuets, écrits dans un français suranné, remplis de bons vœux et d’aimables souvenirs, de remerciements pour des étrennes avunculaires, de brèves narrations météorologiques estivales. Et tout à coup, je suis tombée sur cette image dont l’exotisme kitsch frappe au premier coup d’œil. Décors de palmiers peints, où l’on discerne des l’esquisse de bâtiments mauresques et la silhouette d’une femme juchée sur un âne, brassée de feuilles de palmes (des vraies) à terre. Et dans le studio du photographe, devant le décor, ces deux hommes en uniforme, avec leur vague désinvolture vestimentaire, veste fripée pour l’un et pantalon large pour l’autre, calot de travers pour l’autre. Ils ont l’air amusé, le soldat au calot, particulièrement, dont on voit l’œil qui frise, la commissure des lèvres relevée par le fantôme d’un sourire : il a posé une main visible sur l’épaule de son camarade, façon de dire « nous sommes là ».

Le verso, écrit au crayon violet, sans doute de ceux que l’on humectait d’un peu de salive, donne à lire le message suivant :

«  Bizerte, le 22 septembre 1914

Ma chère fille je t’envoie la carte que je t’avais promise. Celui du côte est un camarade de lit. Je crois que ça te feras plaisir. Tu feras une embrassade a maman à Thérèse a F[illisible] pour moi. Reçois une grosse embrassade de ton papa. Correille Justin »

L’écriture à la fois ronde, raturée et irrégulière (de celle des hommes qui n’écrivent pas souvent : je crois voir celle de mon père), est parsemée d’une petite faute, d’accents  et de signes de ponctuation manquants. « Correille Justin » est de toute évidence un simple soldat, pas très fortuné ni éduqué sans doute : cela donne d’autant plus de prix à l’effort par lui entrepris d’aller se faire photographier pour honorer sa promesse à sa fille, aux mots d’affection maladroite dont il a couvert le verso de la carte. Sa main, que la photo exhibe, a manipulé ce morceau de carton, comme la mienne le fait aujourd’hui : ses mots d’amour banals ont traversé le temps, à quatre-vingt dix-neuf ans et huit mois de distance — quel voyage. On imagine la mère, la petite fille réjouies (« Regarde, une carte de Papa »), Thérèse, à qui l’on sera allé dire la nouvelle.

Mais d’abord, que faisait-il à Bizerte, Justin Coreille, le 22 septembre 1914, à peine plus de sept semaines après la mobilisation générale ? Internet m’apprend que le quatrième régiment de Zouaves y était en garnison, mais l’uniforme (chèche et saroual) ne correspond pas à celui des deux camarades sur la photo. Au contraire, eux ont l’air de paisibles Bretons ou d’Auvergnats. L’ombre de la Grande Guerre n’effleure pas leurs visages, qui affichent une décontraction joyeuse, comme s’ils revenaient d’une promenade dominicale ou d’un tour dans quelque souk local. Alors ?

Alors, ne pas savoir fait aussi partie du charme magnétique de ces photos anciennes, de leur attraction violente. Quelque chose en elles qui résiste à nos que stions, qui nous défie, qui nous fascine. Qui installe en nous la puissante germination des rêves.

 

Regards de femme

À la toute fin des années 80, j’ai souvent suivi une émission qui s’appelait Regards de femme. Elle était diffusée à l’heure du déjeuner et était animée par Aline Pailler, qui n’était pas encore députée européenne. Le concept consistait à donner la parole, pendant une demi-heure, à une femme, l’invitant à évoquer son métier, ses passions, questionnant le regard qu’elle portait sur la société, la politique. Les entretiens étaient conduits avec beaucoup d’intelligence : Aline Pailler n’était pas complaisante, mais authentiquement passionnée par ses invitées, avec lesquelles elle parvenait à construire, pendant ce laps de temps bref, un vrai dialogue, nourri de confiance, de respect, et parfois teinté d’humour.

Jour après jour, on voyait défiler dans la lucarne les visages, les voix, les professions : dramaturge, écrivain, architecte, militante… Je me souviens y avoir écouté Yasmina Reza, que j’avais trouvée très belle, Geneviève Pastre, poétesse, agrégée et militante de la cause lesbienne, à une époque où le coming-out était tout sauf un sport à la mode, Anne Zamberlan, « muse » photographique de Virgin, venue évoquer sans détour son obésité (elle en est morte quelques années plus tard), Ségolène Royal, jeune, belle et déjà ambitieuse, Odile Decq, une architecte au look gothique, Madeleine Rebérioux, une historienne du syndicalisme dont j’ai souvent retrouvé le nom dans mes lectures, ensuite. Autant de personnalités tranchées, parfois tranchantes, d’identités remarquables.

À l’époque où je regardais ces émissions, j’avais dix-sept ans et mon éducation parentale, plutôt pauvre en conversations, était tenue pour terminée. Je manquais dramatiquement de repères, et mes performances scolaires ne m’étaient d’aucune utilité, dans un milieu où les études, la perspective d’une carrière, ne faisaient pas partie de l’horizon sociologique. Voir régulièrement ces femmes indépendantes, intelligentes, charismatiques, qui assumaient avec énergie des métiers complexes m’a montré qu’un tel choix était non seulement possible, mais qu’en plus, il était séduisant. Aline Pailler elle-même, qui a continué à présenter son émission enceinte de sept ou huit mois (et ce sans en faire toute une histoire) était une forme de modèle pour moi. Je me rappelle son sourire, la pointe d’accent méridional, son maniement délicat, chaleureux de la parole de l’autre.

J’ai une dette envers elle, et elle n’est pas mince. Du même genre qu’envers les chansons de Barbara. Parce qu’en faisant entrer toutes ces voix dans un univers de silence, où l’avenir ne possédait pas de réel contours, et encore moins de perspective, elle a élargi les horizons de manière inespérée, y a donné leur place aux livres, à la musique, à la conscience politique ; surtout, elle m’a soufflé qu’était légitime le goût que je commençais à avoir pour eux. J’ai bien de la peine pour les jeunes filles de 2012 que la télé gave d’émissions réactionnaires et idiotes, entre feuilletons aux valeurs néo-pétainistes et clips vulgaires qui ne connaissent d’autre esthétique qu’un débilitant soft porn ; quant aux livres, mieux vaut ne pas parler de la chick litt, dont le nom à lui seul est tout un programme – un programme d’indigence. Aspirer à exercer un métier difficile, vivre sa sexualité à son rythme, refuser de standardiser son corps, se désintéresser des rubriques « Beauté » ou « Sexo » (dont le caractère d’insulte à l’intelligence humaine ne devrait pourtant échapper à personne), sonne désormais comme une pudibonderie ou une bizarrerie, alors qu’on parle bien du plus élémentaire des droits. En tout cas, dans Regards de femme, on croyait fermement qu’un esprit féminin aspire à se nourrir d’autre chose que de frivolité, et on le prouvait.

Réentendre, dans les archives de l’INA, le générique de cette émission me donne vingt ans après un petit coup au cœur : je vois une jeune fille de dix-sept ans, gauche et mal dans sa peau, qui s’apprête à se lancer seule dans le dur métier de vivre. Son bagage est mince, mais les quelques modèles qu’elle admire lui donnent l’énergie de penser qu’elle aussi sera un jour de ceux, de celles, qui ajoutent leur pierre à l’édifice du monde.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – 2012

Le goût de l’Irlande

C’est le vert, dit-on, et ce n’est pas faux. Celui du trèfle, du maillot des équipes de rugby, des gadgets publicitaires et de chapeaux de Saint Patrick. Et aussi celui, tellement plus doux, des talus et des prés gorgés de pluie, qui déploient leurs nuances à peu près diamétralement opposées, tirant tantôt vers l’émeraude, tantôt vers le beige austère des talus pelés. Mais la couleur de l’Irlande, c’est d’abord celle du ciel bas, étouffée, tamisée, jetant sa lueur sourde sur une nature d’un dépouillement puissant et magnifique. C’est celle du soleil qui tombe dans la mer, ses rayons filtrés par la couche des nuages, quand elle les diffracte en éventails ; c’est celle de son ressac gris et vert, son liséré d’écume blanche et la crête dorée de ses vagues, signant la fusion du minéral et de l’océan, nappes de pierres, d’eau, d’embruns. L’horizon n’est pas fermé, juste plus bas, plus étroit, comme si la main du ciel avait la tentation de cacher ce bout de terre aux yeux du commun des mortels ; c’est alors qu’on se rappelle que l’Irlande est une île, un finistère, et que rejoindre son flanc ouest, c’est toucher la porte de l’Atlantique. L’Irlande, c’est l’odeur iodée des marées, la houle les jours de tempête, un lieu de rencontre où se mélangent sans cesse le ciel et l’eau, dans le miroir des lacs et dans la pluie qui tombe dru, dans les flaques qui éclaboussent les piétons et le cri des mouettes.

Sur la carte, l’Irlande n’est pas un pays très grand. Pourtant, cela ne l’empêche pas de changer de visages plusieurs fois par comté. On y retrouve des notes dominantes : la tourbe, la terre, la pierre nue, le blanc des moutons, taches sporadiques au pelage marqué de peinture qui illuminent les prés. Il y a cette végétation rare, de toundra, parfois, qui se recroqueville sous les assauts du vent et les gifles répétées de la pluie. Mais il y a aussi le jaune des jonquilles qui y fleurissent bien avant le début du printemps, le camaïeu extraordinaire des collines du Connemara, brun, ocre, sable, gris-beige des monts, traversés des éclats d’argent des lacs qui y brillent, la pierre blanche, lisse, tellement austère, du Burren, ses collines rondes où presque rien ne pousse. Il y a, mais là c’est d’une toute autre Irlande qu’on parle, celle du noir, les colonnes hexagonales de la Chaussée des Géants, nées de la poussée volcanique, la déclinaison chromatique du vert de l’herbe et du bleu de la mer à cet endroit. Voilà pour la carte postale.

            Mais la couleur de l’Irlande, dans mon esprit, c’est celle, beaucoup plus composite, de l’architecture de ses villes, les cinquante nuances de la pierre de taille, cathédrales pâles et collèges sombres, qui se mélangent aux façades colorées des pubs, des boutiques et des restaurants, ces lieux de refuge contre une météo souvent peu clémente. On s’y arrête, on y rentre, l’atmosphère y est souvent bruyante et chaleureuse, dans la lumière rare et le mobilier de bois brun. Il arrive qu’au bout d’une heure, on ne s’y entende plus. Les uns et les autres, amis ou vagues connaissances, évoluent dans une cordialité décontractée, il n’est pas interdit de se parler sans se connaître, c’est même la règle. Faire un brin de causette à une homme, quand on est une femme seule, ou à son voisin ou sa voisine dans le bus, n’est ni le prélude à de pénibles manœuvres d’approche ni une faute de goût : un simple moment de vie. On se serre la main et on se dit « See you soon » en sachant qu’on ne se reverra jamais ; on se promet vaguement de se retrouver au Crane le vendredi soir, on reçoit des tips, conseils, bons plans, des adresses, les lieux où il faut aller.

La musique fait partie de cette gaieté : pas rare qu’on voie débarquer trois ou quatre personnes qui s’installent, avec un soupçon de nonchalance, sortent les instruments, et mettent le feu aux murs dix minutes plus tard avec des gigues à tout casser. Les nourritures sont riches et roboratives – dieu bénisse la chowder –, le pain ressemble à du gâteau, le fish’n chips du bord de mer est le meilleur du monde. La déesse Guinness dessine dans les verres sa ligne parfaite entre le liquide et la mousse ; elle est d’une finesse incomparable et il faudrait sans doute une ou deux thèses de chimie pour démonter le mécanisme de la sa formation.

Il y aurait certainement encore d’autres couleurs de l’Irlande à raconter. J’ai le souvenir, puissant, bouleversant, de celle de l’autre l’Irlande,  celle du Nord, une ville et son mur, et cette traversée des quartiers nord de Belfast, leurs pierres grises, si froides, malgré les murals et le chauffeur de taxi (qui venait de ce quartier) hochant la tête d’un air désolé : « It is not a place for a child to grow up ». Mais cette Irlande-là n’est pas la mienne, je n’ai fait que la traverser, qu’effleurer les passions qui la déchirent encore. L’autre, plus paisible, me donne l’impression, bouleversante, de rentrer à la maison à chaque fois que je le pose le pied à l’aéroport de Dublin et c’est peut-être pour cela que j’en aime tout, l’accent, les cafés qu’on se sert dans de grands gobelets de cartons, l’uniforme vert des petits écoliers, le lierre qui ceint les murets, le vent qui fait trembler l’appareil photo à Salthill, la chaleur de la laine d’Aran, l’amertume sublime de la bière, les moutons qui se promènent sur la route et derrière lesquels les automobilistes patientent, cette atmosphère tantôt en forme de point d’exclamation, tantôt baignée d’âpreté mélancolique, mais où la joie de vivre, impérieuse, finit toujours par l’emporter.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – 2017

Proust ressuscité

Le 14 février, un ami m’écrit : tu as vu Marcel Proust filmé sur le site des éditions Garnier ???  Ses trois points d’interrogation successifs m’interpellent ; l’adjectif « filmé » me fait soudain réfléchir. Je tente de me remémorer le visage de Proust. La première image qui me vient est celle du portrait de Jacques Émile-Blanche. Ce (très) jeune homme au visage ovale, un peu blafard, presque empâté, ou encore prisonnier des rondeurs de l’enfance, auquel la fleur blanche à la boutonnière et la bouche entrouverte donnent un air contemplatif, pour ne pas dire – que les proustiens me pardonnent –  légèrement niais.  Un tableau. Je cherche ensuite dans mon album intérieur le souvenir des photographies : me revient celle de l’écrivain, toujours très jeune homme, agenouillé aux pieds d’une jeune femme, et tenant par dérision sa raquette de tennis comme une guitare. Sur cette image, il a le sourire étincelant, légèrement fat, de celui qui se sait dans l’objectif du photographe. De trois quarts, il tourne sans ambiguïté ses beaux yeux noirs, dont on a vraiment envie d’écrire qu’ils sont de braise, vers l’appareil. Je me rappelle aussi que la jeune femme, juchée sur un tabouret, qui prend la pose derrière lui, taille serrée dans un corset, avec cet air ironique et cette assurance tranquille de ceux qui sont nés coiffés, s’appelle Jeanne Pouquet. Elle est devenue, sur le tard, une fervente pétainiste dont j’ai lu pour mes recherches le journal avec intérêt, bien qu’il fût un pénible et ressassant catalogue des vieilles lunes maréchalistes et antisémites de l’époque.

Mais de Marcel Proust lui-même, pas d’autre image sur mon écran mental.

Et tout à coup, je comprends qu’il n’y a jamais eu le moindre film de l’écrivain, et que si jamais il figure bel et bien dans une séquence cinématographique, ce sera la première fois que l’on pourra voir une image animée de l’auteur d’À la recherche du temps perdu.

Je me connecte sur le site, je clique, j’attends comme indiqué la trente-septième seconde. Petite déception : la silhouette file comme l’éclair, à la trente-neuvième, le bref fantôme a déjà disparu au bas des escaliers. Mais c’est moi qui ai regardé trop vite. Car deux secondes, au fond, cela suffit pour bâtir une éternité.

Je rejoue le film, une fois, deux fois, dix fois. J’arrête la lecture. La première impression, c’est la surprise. Le Proust de l’écran n’est plus le jeune garçon, engoncé dans son habit noir, du portrait de Jacques-Émile Blanche. C’est un homme svelte, moderne, pressé, qui dévale les escaliers à toute vitesse, l’air soulagé de s’être enfin extrait de cette église, de la presse de la foule alentour, comme s’il courait sans plus tarder à un autre rendez-vous où il était attendu. Alors que tous les autres sont vêtus de noir avec des chapeaux haut-de-forme, lui porte une redingote grise et un chapeau melon.

Je le trouve très beau.

Je rejoue le film une fois de plus.

L’homme est rapide comme le vif-argent, à peine esquisse-t-il un regard de côté avant d’arriver au bas des marches, comme si à ce grand arroi il ne fallait accorder qu’une importance furtive. J’admire son allure sportive, mince, décontractée. Dans son habit souple et clair, il paraît tellement plus vivant que tous les autres, engoncés dans le carcan de leurs corsets, de leurs tenues amidonnées, de leurs falbalas, de leurs guipures.

L’image, la scène vont si vite. Somme toute, comment peut-on être sûr que c’est Proust ? Après tout, les jeunes mondains élégants au visage ovale et portant fine moustache n’ont pas dû manquer à Paris, en 1904. Un article, celui de Jean-Pierre Sirhois-Trahan, l’« inventeur » du film (comme on qualifie ceux qui trouvent des trésors, et il se trouve que c’en est bien un), me convainc : on sait que Proust a bel et bien assisté à ce mariage, celui d’Elaine Greffulhe, fille d’une comtesse qu’il a décrite à l’envi, et d’Armand de Guiche, un de ses proches amis ; on sait même qu’il y est arrivé en retard, puisqu’il l’a raconté dans une lettre à Francis de Croisset. On apprend aussi qu’il aimait porter des redingotes gris perle et en faire porter à ses personnages, Swann par exemple, qui arbore cet habit come un pinacle de l’élégance, et qu’il était familier, comme le prince de Sagan ou M. de Charlus, du chapeau melon de marque Delion – lequel pourrait bien être celui de la photographie.

Je rejoue le film pour la douzième ou quinzième fois. Et peu à peu le décor se lève et se déplie, acquiert sa profondeur comme dans ces vues stéréoscopiques qui donnent l’illusion tout à coup que les silhouettes occupent toute la profondeur du champ visuel. Que nous disent ces quelques minutes ? Qu’il faisait grand soleil le jour où se marièrent Élaine Greffulhe et Armand de Guiche, puisque le marié, à la descente des marches, est obligé de lever son chapeau quelques instants devant lui pour se protéger de l’éblouissement. Cette lumière trop vive explique, aussi, le fait que Proust, tout du long de l’escalier, garde la tête baissée : le soleil, paraît-il, ne se peut regarder en face, et ce n’est pas toujours une métaphore.

On sait aussi qu’il s’agit d’un grand mariage, où se presse la fine fleur de l’aristocratie parisienne. La preuve en est ce décorum incroyable et suranné : tapis rouge sur les marches de l’église, huissiers, suisses précédant le cortège, qui paraissent aujourd’hui si ridicules, avec leurs uniformes à galons, leurs bas, leur tricorne à plumetis et leurs souliers plats, comme une bouffée anachronique de la vie prérévolutionnaire égarée dans le vingtième siècle commençant. Les toilettes sont recherchées, extravagantes, le noir et blanc de la pellicule n’arrive pas à écraser tout à fait l’explosion chromatique qui devait chamarrer le cortège : étoles de fourrure et chapeaux à plumes pour les dames, hauts-de-forme, plastrons éclatants et habit noir pour les hommes. Nous sommes en novembre 1904, soit moins de dix avant le début de la Première Guerre mondiale. Et l’on comprend tout coup, dans ces quelques minutes d’images tressautantes, à quoi ressemblait vraiment ce monde des Guermantes que dépeignait la Recherche, qui a basculé sans retour après Verdun et le reste, cet univers clos où quelques familles, intimement persuadées – pas complètement sans raisons – que la naissance, la fortune, la tradition leur arrogeaient le droit de régner sur la vie du tout-Paris, y exerçaient leur magistère par le truchement interminable de dîners, de réceptions et de salons littéraires. Le père du marié esquisse même ce geste incroyable, soulever plusieurs fois son chapeau retourné pour inciter la foule à pousser des vivats, comme s’il était un prince de sang.

La foule, elle, est venue en nombre. Elle est bien là et se presse de chaque côté de l’escalier, avide de contempler le cortège. Pour l’immortaliser, peut-être par envie de profiter de cette invention à la mode qu’est le cinématographe, ou dans la satisfaction narcissique de fixer pour toujours – se dit-on – une immortelle quoique mobile image de soi, un cinéaste a été convoqué. Mais le tourneur de pellicule n’est pas seul : les toutes premières images, avant que le cortège sorte de l’église, montrent au premier plan, juste devant la caméra, un photographe, homme fort, habit noir et moustache, qui descend l’escalier en portant à la main une boîte de bois rectangulaire. Le boîtier est plat, possède deux viseurs, c’est un appareil stéréoscopique. Le photographe s’empresse de prendre place au bas des marches, du côté droit de l’image, pas très loin de la caméra, et se retourne rapidement, à l’affût, en joue pour prendre ses clichés. Sa position, comme celle du cinéaste, est parfaite, puisque la lumière irrigue les visages, qu’il a le dos tourné au soleil et que la pellicule n’aura à souffrir d’aucun contre-jour. On le verra plus tard remonter les marches, sans doute pour saisir de meilleurs clichés, un peu plus haut : il n’est déjà plus à son poste quand Proust apparaît.

Et voilà qu’il réapparaît, Proust. Proust que j’avais oublié à force d’imaginer le bruit, la foule, le soleil et le temps qu’il faisait. Sa fine silhouette désormais familière, désormais évidente, l’homme pressé, si mince et si beau. Je regarde son chapeau melon Delion, son regard en partie caché par le rebord, je regarde ces quelques secondes, et je me demande ce que ses yeux ont vu, fixé, imprimé, s’il est venu ce jour-là en ami, bien que les activités diurnes, comme l’explique l’article qui accompagne la vidéo, fussent pour lui pénibles, afin d’honorer Armand de Guiche, ou s’il s’est rendu là en archiviste, pour emmagasiner les sensations, les couleurs des étoffes, avec le désir, conscient ou non, d’être lui aussi la pellicule photographique de ce jour-là, un autre genre de surface sensible, Marcel Proust, ni chimie, ni nitrates, ni sels d’argent, pas besoin de rubans de cellulose ou de manivelle, juste l’exercice souverain d’une phrase qui échappe à toutes ses limites et se déplie sans fin, têtue et douce, délicate et inexorable, jusqu’à attraper dans ses filets la puissante, la grisante, la violente et éphémère essence du temps qui s’en va.

© Hélène Gestern / Editions Arléa – 2017